19 mai 2012
 Textes d’opinionJe suis une femme âgée !     

Je suis une femme âgée !

 

Il y a une douzaine d’années, alors que je dînais avec des collègues, je me mise à parler de la  réunion que j’avais menée le matin. À un moment donné, je me suis surprise à dire : c’étaient des femmes âgées, genre la cinquantaine et un peu plus.  Tout à coup, je pouffe de rire d’un air un peu gêné. Bon sang, mais elles ont le même âge que moi  ! Je suis, moi aussi, «une femme âgée»!

 

 

L’idée qu’on puisse m’attribuer ce qualificatif ne m’était jamais venue. À l’époque, je ne pensais pas au vieillissement. L’âge et ses ravages ne pesaient pas encore sur mes épaules. J’avais plein de choses à faire et à penser. Et puis, je travaillais avec des gens de ma génération, des gens qui mûrissaient au même rythme que moi. Cela me maintenait dans l’illusion de ne pas changer, je suppose. Cette phrase anodine «ce sont des femmes âgées», prononcée sur un ton qui pouvait laisser croire que je n’étais pas de cette espèce, fut comme une illumination. Pour la première fois de ma vie, je me rendais compte que j’avais atteint l’âge où, en parlant de moi, les autres diraient à leur tour : c’est une femme âgée. Bien entendu, tout le monde a ri; moi plus que les autres. Puis la journée suivit son cours et je rentrai chez moi comme d’habitude. Mais une graine était semée : le vieillissement venait d’être planté dans le jardin secret de mon cœur. Il n’en délogerait plus.

 

 

Une quinzaine d’années sont passées depuis ce jour. Le matin, tous les matins sans exception, le miroir me renvoie l’image d’une femme atteinte par les ruses du temps, une femme qui en a nettement plus derrière que devant --- et je ne parle pas des fesses. Je ne peux plus faire semblant d’ignorer la chose. Je me sens fragilisée, comme si on était en train de me  voler quelque chose et que je ne pouvais rien y faire, même pas crier au secours.

 

Le vieillissement nous rend vulnérables à bien des égards. Tout semble poreux, plus frêle, plus sec, comme friable. La  peau se froisse et devient transparente, les os se creusent et deviennent cassants, les muscles s’avachissent et ne répondent plus avec autant de vigueur. Quant à ce qui ne se voit pas, ce n’est guère mieux : les organes et les neurones perdent également leur tonus. Vieillir est un mal incurable pour lequel il n’existe aucun médicament. On dit souvent que c’est un naufrage; je dirais plutôt que c’est un aller simple, une espèce de route à sens unique où chaque pas marque un  point de non-retour.

Non, je n’aime pas le vieillissement. La perspective de voir jour après jour s’accentuer mes plis, mes rides, mes raideurs musculaires, de sentir les ratés de ma mémoire n’a rien de réjouissant. Il  m’arrive de me sentir lasse et de désirer être ailleurs. Il m’arrive aussi de trouver la vie épuisante, et de chercher à retrouver le plaisir que j’y prenais avant. Mais il n’y a plus «d’avant». Il ne reste que des «après».  Des «après» de plus en plus incertains. Inquiétants.

 

Vieillir est angoissant.  On a conscience que l’avenir se rétrécit et cela fait qu’il devient plus urgent et plus apeurant. Non, je n’aime pas le vieillissement. Mais, en compensation, j’y ai découvert récemment un très beau paradoxe : j’ai constaté  que j’avais des compétences que je n’avais pas avant. Plus de ruse, peut-être. Plus de détermination. Je sais utiliser mes énergies de façon stratégique; je perds moins de temps—ce temps si précieux—à des niaiseries; je connais mieux et j’emploie mieux mes forces et mes faiblesses; je ne me laisse plus submerger par mes émotions, mes obligations, toutes ces choses qui nous drainent;  bref, l’onde de choc commence à s’éloigner, portant au loin la déprime qui m’est tombée dessus quand j’ai compris que je passerais le reste de ma vie dans un tas de plis et de rides à constater mes pertes et mes limites toujours croissantes.

 

Il n’existe aucun botox capable de maquiller le vieillissement.

Soit on en crève prématurément, soit on l’assume.

 

Dans Vieillir au 21e siècle, Claude Jeandel, en parlant de la crise de la pleine maturité, écrit : «Autour de 60-65 ans, l’individu est confronté à une série de changements qui concourent à le placer face à une somme de pertes  susceptibles de le précipiter dans un vieillissement accéléré, s’il n’adopte pas ou s’il ne possède pas les moyens d’élaborer les stratégies adéquates.  De nombreux événements exposent au risque de la crise, dit-il, et il énumère une foule de changements que la vie nous impose quand l’heure de la retraite ou du veuvage sonne. Puis il ajoute :  Tout va alors dépendre pour l’individu de ses capacités à faire face à «la perte en trop»….»

Ces capacités, on les a. La plupart d’entre nous sommes capables d’apprendre à vieillir et à bien vieillir. Je crois bien que personne ne vient au monde avec le mode d’emploi dans sa manche. La vie est un vaste terrain  d’apprentissage jalonné de passages et de crises qui exigent des ajustements, parfois des changements difficiles à accomplir. Le vieillissement (les pertes qui en découlent) est un de ces passages. L’avant dernier avant celui qui conduit à la mort. À mes yeux, c’est plus qu’un passage : c’est une véritable mue. Je me sens en train de changer de peau, au sens propre et au sens figuré. Mes besoins, mes valeurs, mes affections, mes réactions, mes désirs, tout est à repenser. En contrepartie,  je commence sincèrement à aimer vieillir.  C’est comme la deuxième phase du processus. Est-ce de la résilience ? Une sorte de soumission à ce qu’on ne peut changer ? Peut-être est-ce simplement le début de la sagesse. Elle advient en compensation, comme la lumière au bout du tunnel, la récompense d’un «passage obligé». 

 

Reste à élaborer des stratégies pour faire face à ces pertes, ces restrictions, ces changements qui s’imposent quand arrive «l’âge» où l’on nous qualifie de «personnes âgées». Chaque jour offre l’occasion de trouver un truc, une astuce, une ruse qui permet de continuer à se sentir totalement en vie et comme moins âgé tout à coup. Aujourd’hui par exemple, je me suis rendue compte que j’étais trop pressée d’en finir avec tout ça, que je voulais savoir une bonne fois pour toutes comment vieillir et quoi faire ou ne pas faire, et… Puis j’ai compris qu’il ne sert à rien de bousculer les choses et que l’âge, au contraire, nous  force à la patience et que la patience est une des stratégies qui permettent de faire face au vieillissement.

 

Ainsi, ma journée n’aura pas été vaine. À  partir d’aujourd’hui, je saisirai au vol  les trucs et les astuces susceptibles de m’aider à vieillir en harmonie avec le temps qui passe, le temps qui use, ce Temps qui est en quelque sorte au cœur même de la vie.

 

 

FRANCINE BENOIT

23/08/2010

 

 

Je suis une femme âgée !

 

Il y a une douzaine d’années, alors que je dînais avec des collègues, je me mise à parler de la  réunion que j’avais menée le matin. À un moment donné, je me suis surprise à dire : c’étaient des femmes âgées, genre la cinquantaine et un peu plus.  Tout à coup, je pouffe de rire d’un air un peu gêné. Bon sang, mais elles ont le même âge que moi  ! Je suis, moi aussi, «une femme âgée»!

 

 

L’idée qu’on puisse m’attribuer ce qualificatif ne m’était jamais venue. À l’époque, je ne pensais pas au vieillissement. L’âge et ses ravages ne pesaient pas encore sur mes épaules. J’avais plein de choses à faire et à penser. Et puis, je travaillais avec des gens de ma génération, des gens qui mûrissaient au même rythme que moi. Cela me maintenait dans l’illusion de ne pas changer, je suppose. Cette phrase anodine «ce sont des femmes âgées», prononcée sur un ton qui pouvait laisser croire que je n’étais pas de cette espèce, fut comme une illumination. Pour la première fois de ma vie, je me rendais compte que j’avais atteint l’âge où, en parlant de moi, les autres diraient à leur tour : c’est une femme âgée. Bien entendu, tout le monde a ri; moi plus que les autres. Puis la journée suivit son cours et je rentrai chez moi comme d’habitude. Mais une graine était semée : le vieillissement venait d’être planté dans le jardin secret de mon cœur. Il n’en délogerait plus.

 

 

Une quinzaine d’années sont passées depuis ce jour. Le matin, tous les matins sans exception, le miroir me renvoie l’image d’une femme atteinte par les ruses du temps, une femme qui en a nettement plus derrière que devant --- et je ne parle pas des fesses. Je ne peux plus faire semblant d’ignorer la chose. Je me sens fragilisée, comme si on était en train de me  voler quelque chose et que je ne pouvais rien y faire, même pas crier au secours.

 

Le vieillissement nous rend vulnérables à bien des égards. Tout semble poreux, plus frêle, plus sec, comme friable. La  peau se froisse et devient transparente, les os se creusent et deviennent cassants, les muscles s’avachissent et ne répondent plus avec autant de vigueur. Quant à ce qui ne se voit pas, ce n’est guère mieux : les organes et les neurones perdent également leur tonus. Vieillir est un mal incurable pour lequel il n’existe aucun médicament. On dit souvent que c’est un naufrage; je dirais plutôt que c’est un aller simple, une espèce de route à sens unique où chaque pas marque un  point de non-retour.

Non, je n’aime pas le vieillissement. La perspective de voir jour après jour s’accentuer mes plis, mes rides, mes raideurs musculaires, de sentir les ratés de ma mémoire n’a rien de réjouissant. Il  m’arrive de me sentir lasse et de désirer être ailleurs. Il m’arrive aussi de trouver la vie épuisante, et de chercher à retrouver le plaisir que j’y prenais avant. Mais il n’y a plus «d’avant». Il ne reste que des «après».  Des «après» de plus en plus incertains. Inquiétants.

 

Vieillir est angoissant.  On a conscience que l’avenir se rétrécit et cela fait qu’il devient plus urgent et plus apeurant. Non, je n’aime pas le vieillissement. Mais, en compensation, j’y ai découvert récemment un très beau paradoxe : j’ai constaté  que j’avais des compétences que je n’avais pas avant. Plus de ruse, peut-être. Plus de détermination. Je sais utiliser mes énergies de façon stratégique; je perds moins de temps—ce temps si précieux—à des niaiseries; je connais mieux et j’emploie mieux mes forces et mes faiblesses; je ne me laisse plus submerger par mes émotions, mes obligations, toutes ces choses qui nous drainent;  bref, l’onde de choc commence à s’éloigner, portant au loin la déprime qui m’est tombée dessus quand j’ai compris que je passerais le reste de ma vie dans un tas de plis et de rides à constater mes pertes et mes limites toujours croissantes.

 

Il n’existe aucun botox capable de maquiller le vieillissement.

Soit on en crève prématurément, soit on l’assume.

 

Dans Vieillir au 21e siècle, Claude Jeandel, en parlant de la crise de la pleine maturité, écrit : «Autour de 60-65 ans, l’individu est confronté à une série de changements qui concourent à le placer face à une somme de pertes  susceptibles de le précipiter dans un vieillissement accéléré, s’il n’adopte pas ou s’il ne possède pas les moyens d’élaborer les stratégies adéquates.  De nombreux événements exposent au risque de la crise, dit-il, et il énumère une foule de changements que la vie nous impose quand l’heure de la retraite ou du veuvage sonne. Puis il ajoute :  Tout va alors dépendre pour l’individu de ses capacités à faire face à «la perte en trop»….»

Ces capacités, on les a. La plupart d’entre nous sommes capables d’apprendre à vieillir et à bien vieillir. Je crois bien que personne ne vient au monde avec le mode d’emploi dans sa manche. La vie est un vaste terrain  d’apprentissage jalonné de passages et de crises qui exigent des ajustements, parfois des changements difficiles à accomplir. Le vieillissement (les pertes qui en découlent) est un de ces passages. L’avant dernier avant celui qui conduit à la mort. À mes yeux, c’est plus qu’un passage : c’est une véritable mue. Je me sens en train de changer de peau, au sens propre et au sens figuré. Mes besoins, mes valeurs, mes affections, mes réactions, mes désirs, tout est à repenser. En contrepartie,  je commence sincèrement à aimer vieillir.  C’est comme la deuxième phase du processus. Est-ce de la résilience ? Une sorte de soumission à ce qu’on ne peut changer ? Peut-être est-ce simplement le début de la sagesse. Elle advient en compensation, comme la lumière au bout du tunnel, la récompense d’un «passage obligé». 

 

Reste à élaborer des stratégies pour faire face à ces pertes, ces restrictions, ces changements qui s’imposent quand arrive «l’âge» où l’on nous qualifie de «personnes âgées». Chaque jour offre l’occasion de trouver un truc, une astuce, une ruse qui permet de continuer à se sentir totalement en vie et comme moins âgé tout à coup. Aujourd’hui par exemple, je me suis rendue compte que j’étais trop pressée d’en finir avec tout ça, que je voulais savoir une bonne fois pour toutes comment vieillir et quoi faire ou ne pas faire, et… Puis j’ai compris qu’il ne sert à rien de bousculer les choses et que l’âge, au contraire, nous  force à la patience et que la patience est une des stratégies qui permettent de faire face au vieillissement.

 

Ainsi, ma journée n’aura pas été vaine. À  partir d’aujourd’hui, je saisirai au vol  les trucs et les astuces susceptibles de m’aider à vieillir en harmonie avec le temps qui passe, le temps qui use, ce Temps qui est en quelque sorte au cœur même de la vie.

 

 

FRANCINE BENOIT

23/08/2010

 

 

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